Une situation salariale préoccupante

Un nombre record de journalistes sous-payés, des « temps partiels » et des précaires (pigistes notamment) en grande difficulté : la situation de la profession de journaliste s'est dégradée et le nombre de journalistes pauvres augmente.
Étrange paradoxe : les statistiques officielles ne cessent de parler d'une amélioration du pouvoir d'achat des salaires pourtant la situation des salariés (les journalistes ne se distinguent pas) se dégrade.
Le nombre de « journalistes pauvres » augmente. On en veut pour preuve la décision de la Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels (CCIJP) d'attribuer le précieux document à ceux dont le revenu moyen est la moitié du SMIC (soit 627,14 € par mois) au lieu du SMIC, auparavant !
En fait, la comparaison des indicateurs de salaires et de prix ne suffit pas pour rendre compte d'une réalité beau-coup plus complexe. La précarité, l'absence de sécurité dans les parcours professionnels jouent non seulement sur les revenus, mais aussi sur la consommation (endettement qui se traduit par plus de frais financiers, par exemple).

La gravité de la situation salariale est largement sous-estimée.
Des centaines de journalistes touchent moins de 1 000 € net par mois, y compris dans des groupes de presse réa-lisant des profits confortables, comme chez Hachette, Prisma, EMAP, Marie-Claire, Socpresse, Bayard, mais aussi dans certaines agences, dans certains quotidiens régionaux, dans les hebdomadaires régionaux, dans l'audiovisuel, dans les radios locales, dans la presse professionnelle.
Le maintien des salaires à un niveau anormalement bas se confirme au niveau du salaire médian (niveau de salaire où on compte 50% de salariés payés en dessous et 50% payés au dessus).
Selon l'Insee, il a reculé en 2004 de 0,4% traduisant une baisse continue du paiement des qualifications, alors même que les patrons exigent davantage de compétences c'est une évidence pour les journalistes (qui doivent parler plusieurs langues et être polyvalents).

La très faible progression des salaires tranche avec celle beaucoup plus forte des autres revenus :

1 - Les revenus du patrimoine augmentent de 6,1% en 2005, après 5,9% en 2004.
2 - Les loyers encaissés : +7% après + 6,7 % en 2004.
3 - Les dividendes versés par les sociétés du CAC 40 ont progressé de 50 % en 2005, atteignant 24 milliards d'euros.

La crise salariale ne touche pas tous les salariés de la même façon. Les rémunérations démesurées de la plupart des dirigeants de groupes français se placent largement en tête des salaires versés en Europe.

Les grilles de salaires
 

Les quotidiens

Les quotidiens parisiens (SPQN)

Les quotidiens régionaux (SPQR)

Les quotidiens départementaux (PQD)

Les hebdos

Les hebdos parisiens (SPMI)
Les hebdos parisiens (SPPMO)
Les hebdos régionaux (FPPR)

Les périodiques

Périodiques d’information (SPMI)
Périodiques spécialisés (FNPS)
Périodiques d’opinion (SPPMO)
Périodiques régionaux (FPPR)

Les agences de presse

Agences d’informations générales (SAPIG)
Agences de nouvelles (SANOV)
Les agences photographiques (SAPHIR)
Agences Audiovisuelles Multimedias (SAM, SATEV)
Agences Audios (SAM) radios locales ou régionales

L'audiovisuel

L'audiovisuel public
Les radios locales privées
 

Les barèmes de piges

Dans les quotidiens parisiens
Dans les hebdomadaires SPPMO
Dans les radios locales privées
Dans les agences audiovisuelles
Les tarifs pratiques
 

Les définitions de fonctions
Quotidiens Parisiens (SPP)
Quotidiens Régionaux (SPQR)
Quotidiens Départementaux (SQD)
Périodiques régionaux
Hebdomadaires parisiens
Périodiques
Agences
Agences audiovisuelles (SAM)
Radios locales privées
Audiovisuel public

En moyenne les augmentations de salaires des dirigeants étaient de 13% en 2000, 20% en 2001, 36% en 2002 14% en 2003. Une situation scandaleuse qui n'a que trop duré.
Les patrons des groupes multimédia ont des rémunérations somptueuses ; les « chiens de garde » aussi, mais le fossé se creuse entre ces quelques journalistes-vedettes et les « soutiers ».

Les inégalités parmi les journalistes touchent plus particulièrement certaines catégories :
1 - Les femmes : selon la DARES l'écart de rémunération avec les hommes se situe à 24,8 %. Pour une situation de travail équivalente, l'écart de rémunération, totalement injustifié, est encore de 11%.
2 - Les journalistes des petites entreprises (presse professionnelle, radios locales et hebdos régionaux) : dans les entre
prises de moins de 10 salariés, le salaire moyen est inférieur de 25 % au salaire des entreprises de plus de 10.
3 - Les salariés à temps partiel : non seulement ils ne touchent pas un salaire mensuel complet - alors que très souvent le temps partiel leur est imposé (par des entreprises qui pourraient se doter d'une organisation du travail différente) -, mais c'est chez eux qu'on recense les plus bas salaires.
4 - Les pigistes, qui alternent périodes de travail et de non travail sans toujours parvenir à une durée suffisante pour obtenir l'indemnisation du chômage et auxquels on ne reconnaît pas tous les droits du code du travail et de la convention collective (13e mois, prime d'ancienneté, œuvres sociales du comité d'entreprise, mutuelle, indemnité de transport, participation).

Augmenter les salaires, c'est juste, c'est possible et c'est bon pour l'information

Pourquoi la hausse des salaires est juste ?
Pour deux raisons :
1 – Le premier argument qui plaide en faveur d'une hausse substantielle des salaires, c'est l'écart qui se creuse entre les besoins pour mener une vie normale et le niveau des salaires qui ne suit pas l'évolution réelle du coût de la vie.
2 – Le deuxième argument est que le salaire est la contrepartie du travail effectué. Or, la productivité des journa listes et leur qualification sont en forte hausse ; l'accroissement de la charge de travail de tous est en constante
augmentation.

Alors que la hausse des salaires se justifie avant tout par la hausse de la productivité du travail, la courbe des salaires n'a pas suivi la même évolution. Comme dans d'autres secteurs d'activité, la part des salaires dans le partage de la valeur ajoutée a chuté de 72,1 % à 64,7 %.
Il a urgence à ouvrir de véritables négociations afin qu'aucune grille dans la presse ne démarre en dessous du SMIC !

Pourquoi la hausse des salaires est possible ?
Prises dans leur ensemble, les entreprises françaises ne souffrent pas d'un manque de fonds disponibles.
Mais au lieu d'utiliser leurs potentiels pour augmenter les salaires, investir et créer des emplois, les entreprises pri¬vilégient la distribution des dividendes aux actionnaires.
Les sommes versées aux actionnaires et aux créanciers sont supérieures aux investissements.

Le secteur de l'information n'est-il pas en crise ?
Les patrons de presse noircissent la situation à dessein.
Il y a des journaux et des agences, des sociétés de production audiovisuelle et des radios locales privées en difficulté. La nature de leur crise n'est absolument pas de même nature.

Les stratégies éditoriales hasardeuses de France-Soir et Libération ont détourné les lecteurs de ces titres. A ces erreurs s'ajoute, dans le cas du Monde, une politique d'expansion onéreuse.
Les journaux d'opinion (L'Humanité et la Croix) sont victimes, eux, de l'aberration des politiques d'aides à la presse qui favorisent les grands groupes.
Les agences photographiques d'actualité (Gamma et Sipa) sont sinistrées, les journaux, qui sont leurs principaux clients, donnant la priorité au people et les agences filaires (AFP, Reuters, AP) ont pris les parts de marché sur l'actualité ; en revanche les agences spécialisées dans le people sont florissantes.
Les sociétés de production audiovisuelle créées le temps d'une émission sont fragiles ; en revanche, les sociétés des animateurs-producteurs qui ont affermé les grilles du service public dégagent des profits considérables. Les radios locales privées sont, elles, victimes de l'insuffisance du fonds de soutien à l'expression radiophonique (FSER).
Les entreprises en difficulté ne doivent pas masquer la santé insolente des grands groupes comme Lagardère – Hachette, Prisma, EMAP, Marie-Claire, TF1, Canal Plus, M6 et de bien d'autres.
La presse régionale, qui s'est largement diversifiée, fait porter l'essentiel de ses frais fixes sur le quotidien pour favoriser l'expansion de filiales diverses dont les profits sont substantiels. Les patrons mettent en avant l'érosion de la diffusion du vaisseau amiral alors qu'ils ont désormais une stratégie de groupe multimédia basée sur la « marque », c'est-à-dire sur la notoriété du quotidien.
Toutes les entreprises de médias se lamentent du coût élevé du travail, qui aurait été encore renchéri par le pas-sage aux 35 heures.
Bref, non seulement toute augmentation de salaires serait inenvisageable (ce qui est faux), mais ils profitent du cli¬mat ambiant pour faire avancer la casse des statuts, la polyvalence et, par conséquent, la nécessité de « dégrais¬ser » les effectifs.
C'est ce qui s'est passé au Monde, à Libération, à France-Soir, à la Voix du Nord, à L'Express, etc ; c'est ce que préconise un rapport de Bercy pour France Télévisions, après avoir imposé la même potion à l'AFP (Pour la seule chaîne France 3, le rapport propose la suppression de 1000 emplois en trois ans).
Les suppressions d'emplois n'ont pas amélioré la qualité de l'information ; bien au contraire. Mais, dans de nom¬breuses entreprises de presse, les bénéfices ont explosé.
Les patrons et le gouvernement avancent des mesures pour désamorcer la question salariale : développer l'actionnariat salarié ou favoriser l'intéressement et la participation.
Mais, pour créer les bases solides d'une croissance robuste, il faut réduire le facteur aléatoire.
La meilleure solution est d'augmenter les salaires.

La hausse des salaires, c'est bon pour l'information

La hausse générale des salaires ne s'oppose pas à l'emploi, au contraire, elle est indispensable pour dynamiser l'économie et créer les postes nécessaires.
Combien de Français ont « rogné » sur le budget abonnement au magazine ou à l'achat du journal au kiosque, faute d'argent.
Le gouvernement doit adopter des mesures pour favoriser une politique salariale soutenant la croissance, l'emploi et les investissements.
Pour leur part, les patrons de presse dopivent mettre un terme l'emploi massif de précaires, de pigistes et de CDD, pour pouvoir repartir à la reconquête de l'information citoyenne et briser la spirale de la désaffection des citoyens pour les médias et, notamment pour l'information générale.
Dans notre profession, le niveau des salaires est le reflet du niveau de reconnaissance pour notre travail et pour l'information. Les salaires de pigistes et des jeunes, notamment, traduisent le mépris pour les journalistes et pour l'information.
Les nouveaux maîtres des médias veulent nous transformer en soutiers, agents de communication des politiques et des annonceurs, mettant en forme leurs communiqués et leurs dossiers de presse.
Les journalistes ont la responsabilité de réhabiliter leur profession, collectivement.

©SNJ-CGT - janvier 2007